08.12.2017

Carte blanche - « C'est vous qui le dites ! » : une émission de service public, vraiment ?

Interpellation faite au Ministre Jean Claude Marcourt, Ministre des Médias en Fédération Wallonie-Bruxelles.

 

Monsieur le Ministre,

 

A mon tour de me joindre à ces interpellations pour vous faire part de notre opinion dans ce débat. Vous l’avez vu, nous avons publié mercredi dernier une carte blanche dans le journal Le Soir intitulée : « C’est vous qui le dites ! » : une émission de service public, vraiment ?

 

Le titre de cette carte blanche est clair et il ne vous étonnera pas : nous n’estimons pas, nous groupe cdH, que l’émission de Benjamin Maréchal, dans son modèle actuel, soit de service public. À plusieurs reprises, le cdH vous a interpellé ou a interpellé la RTBF et le monde médiatique sur les dérives de cette émission radiophonique, sans jamais obtenir de réponses convaincantes et engageantes pour un changement de modèle.

 

Pour rappel, le 18 janvier 2017, André du Bus dénonçait la « carence journalistique dans cette émission, laquelle rapproche cette démarche davantage d’un accélérateur de populisme que d’une mission de service public, censée susciter la réflexion en éclairant l’auditeur sur les enjeux en présence. »

Par ailleurs, le 25 avrildernier, dans le cadre des auditions liées au nouveau contrat de gestion de la RTBF,Véronique Salvi interpellait Jean-Paul Philippot sur cette carence et sur le manque demodération des contenus de cette émission. L’administrateur général de la RTBF n’aapporté à ce sujet qu’une argumentation basée sur l’audience de l’émission deBenjamin Maréchal. Nous avons également interrogé la Société des Journalistes de laRTBF. Pour la SDJ, la réponse la plus simple serait de faire en sorte que la personnetraitant d’information, dans toute émission à la RTBF, quelle que soit la plateforme, soitun journaliste plutôt qu’un animateur, et de la placer sous la responsabilité d’undirecteur de l’information. Aux yeux de la SDJ, la RTBF doit continuer à être identifiéecomme une source fiable d’information.

 

Enfin, il est aussi utile de rappeler que, suite à trois plaintes, le CSA a ouvert une instruction sur l’émission et a adressé à la RTBF une série de questions sur le respect de la dignité humaine ! Le mot est fort, nous parlons bien ici de dignité humaine… un service public peut-il flirter avec le respect de la dignité humaine pour assurer une bonne audience à son émission ? Non.

 

C’est clair, pour le cdH, l’émission « C’est vous qui le dites ! » dessert la mission inscrite au contrat de gestion de la RTBF, d' « être une référence, dans ses programmes, en matieÌ€re d’éthique, de crédibilité, d’imagination, d’innovation, d’audace, d’excellence, de qualités technique, professionnelle, artistique et culturelle ainsi que sur les plans de l’écriture, de la forme et du vocabulaire, en vue de lutter contre la prolifération et l’uniformisation de contenus acquis et diffusés sur d’autres médias sans valeur ajoutée ».

 

Pour illustrer cette carence, nous retiendrons trois aspects.

 

Qui le dit ?

 

« C’est vous qui le dites ! », c’est d’abord un titre. Un titre qui décharge la responsabilité du service public sur « ceux qui parlent », les citoyens-auditeurs. Ce serait eux les responsables des propos tenus dans cette émission, pas le service public. Or, à nos yeux, le service public a un rôle fondamental à jouer dans la qualité des propos qui sont tenus sur ses antennes. C’est lui qui propose le sujet mis en débat, c’est lui qui choisit la formulation de ses questions, c’est lui qui choisit quels auditeurs passent à l’antenne, c’est lui qui apporte une réponse aux propos, c’est lui qui décide d’éclairer le public sur les enjeux en présence.

 

Comment est-ce dit ?

 

« C’est vous qui le dites ! », c’est aussi une émission à la forme particulière. Elle appartient au genre dit « infotainment », un genre de programme médiatique qui fournit à la fois de l’information et du divertissement. Il y a donc un animateur trônant au centre du jeu, légitimé par la marque du service public et par les journalistes invités qui cautionnent le niveau du débat et les propos tenus. Dans un premier temps, l’animateur pose des questions aux auditeurs et suscite des thèses le plus souvent éloignées de la vérité. Dans un second temps, il reprend les thèses qu’il a provoquées en interrogeant les journalistes sur leur possible véracité.

De cette manière, tout ce qui est dit par les auditeurs – et de préférence ce qui fait le buzz – est marqué du sceau de la vérité à travers les marques d’autorité que sont un, la marque du service public, deux, la présence des journalistes, trois, l’orientation des formulations et reformulations de l’animateur.

 

Qu’est-ce qui est dit ?

 

« C’est vous qui le dites ! », c’est enfin une émission qui diffuse des contenus problématiques sur le plan de la vérité. L’émission n’investigue pas, ne réalise pas une vérification des faits ou des théories énoncées, ne met pas en présence de réels spécialistes de la question qui viendraient apporter un éclairage vérifié sur le débat. L’émission cherche la petite phrase, surfe sur l’émotion, ne prend aucun recul et fait feu de tout bois. Ce manque de médiation a régulièrement été soulevé par le groupe cdH.

 

A titre d’exemples, le collectif de citoyens nous a envoyé une liste avec tous les thèmes abordés. En lisant simplement les thématiques abordées, on y voit déjà toutes les idées véhiculées en filigrane, lesquelles ne répondent pas aux missions de service public.  Par exemple :

 

1) « le 7/11 : Des amateurs de vitesse se donnent rendez-vous sur l’E40 en région liégeoise et testent leur bolide à 300km/h dans des run (des courses). Qui a déjà testé la puissance de son véhicule ? » > le titre de cette thématique suggère undépassement des limites de vitesse sur les routes…

2) « Le 25/9 : Pronostic vital engagé pour la petite fille de 4 ans victime du carambolage de Philippeville. Le conducteur a doublé trois voitures via la bande sur laquelle arrivaient deux véhicules en face de lui. Est-ce que c’était possible comme manœuvre – dépasser trois véhicules ? » A nouveau, cette thématiquesuggère d’essayer de dépasser trois véhicules au lieu de prévenir lesconducteurs et leur conseiller la prudence…

3) Le 22/08 : A Renaix, 6 enfants de moins de 6 ans ne voulaient pas donner la main aux filles et récitaient des versets du Coran à la récréation. Qu’auriez-vous fait face à des enfants de maternelle radicalisés ? » Cette thématique ditexplicitement que ces enfants sont « radicalisés » !!! L’on sait à quel point leclimat est tendu et que sur ce genre de sujet, le vocabulaire employé estprimordial. On ne peut utiliser des termes comme « radicaliser » à tout va, et àfortiori concernant des enfants de 6 ans !!!

 

 

Et maintenant ?

L’instrumentalisation de la mort, récente, du petit Ulysse est pour beaucoup la goutte de trop. Elle a joint à l’indécence, l’indignité. Pourtant, un service public doit être digne et garantir la dignité de tous, à l’image de l’Etat. Un service public ne peut, sous le couvert de l’infotainment, autoriser la diffusion de propos non-respectueux de la personne humaine et de notre société. Si l’infotainment a du sens, il ne peut aujourd’hui être utilisé pour justifier des émissions comme « c’est vous qui le dites ». L’infotainment doit être cadré, a fortiori sur une chaîne de service public.

 

 

Pour le management de la RTBF, la présence de M. Maréchal à l'antenne se justifie par sa capacité à « toucher les publics dont le niveau d'instruction est le plus bas », que personne d'autre apparemment n'arrive à toucher au sein de la RTBF. Encore faudrait-il que la RTBF se soucie ensuite d'amener ces publics vers un sens critique et civique relevé. En accordant à n'importe quel propos droit de cité sur les antennes du service public, sans aucun recadrage, la RTBF manque à son devoir de « mettre en place des modérateurs spécifiquement formés et une meilleure information au public » (art. 7.5 du contrat de gestion), d' « exercer un contro le éditorial sur les contenus de ses plateformes interactives » (art. 7.7) et de « développer chez les adultes une prise de conscience et une connaissance critique des réalités de la société, des capacités d’analyse, de choix, d’action et d’évaluation, des attitudes de responsabilité et de participation active aÌ€ la vie sociale, économique, culturelle et politique dans une perspective d’égalité et de progreÌ€s social, en vue de construire une société plus juste, plus démocratique, etc. » (art. 28.1).

Le groupe cdH du Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles attend dès lors qu’une réflexion soit engagée au sein de la RTBF.

La question est aussi simple que ne le sont celles de l’animateur de Vivacité : une émission qui va à rebours des missions et des valeurs de service public a-t-elle sa place sur une chaîne publique ?

Nous aimerions, monsieur le Ministre, vous entendre sur cette question simple et connaître votre opinion quant aux développements que nous venons de faire au sujet de l’émission.

Nous souhaiterions aussi vous entendre sur le respect des articles 75 (lequel exige de « mettre en place des modérateurs spécifiquement formés et une meilleure information au public »), et 28 (qui stipule que la RTBF doit développer chez les adultes une prise de conscience et une connaissance critique des réalités de la société, des capacités d’analyse, de choix, d’action et d’évaluation, des attitudes de responsabilité et de participation active aÌ€ la vie sociale, économique, culturelle et politique dans une perspective d’égalité et de progreÌ€s social, en vue de construire une société plus juste, plus démocratique, etc) du contrat de gestion : estimez-vous qu’en continuant à soutenir « c’est vous qui le dites » dans son format actuel, la RTBF respecte ces deux missions ?

Si oui, pourquoi ? Car à nos yeux, non.

 

Troisièmement, nous souhaiterions avoir votre point de vue sur la proposition de la SDJ concernant l’émission. Pour rappel, elle proposait de faire en sorte que la personne traitant d’information, dans toute émission à la RTBF, quelle que soit la plateforme, soit un journaliste plutôt qu’un animateur, et de la placer sous la responsabilité d’un directeur de l’information.

 

Enfin, le CSA a ouvert une instruction sur l’émission : que pouvez-vous nous en dire, que dit la RTBF à ce propos ? Quel genre de sanction la RTBF risque-t-elle si le CSA juge qu’elle n’a pas respecté la dignité humaine dans cette émission ?

 

Nous vous remercions, Monsieur le Ministre, pour les réponses que vous pourrez apporter.

 

Au nom du groupe cdH,

 

Véronique Salvi, Cheffe du groupe cdH au Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles

 

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